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Elle était douce,
belle et bonne, aussi tout le monde l'aimait. Son père,
le marquis de Losse, l'aimait quant à lui à la folie.
Il ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver une sourde
inquiétude, il sentait autour d'elle un mystère. Pourquoi
cachait-elle toujours la paume de ses mains ? Pourquoi
était-elle si lasse ? Pourquoi les chiens de chasse
grondaient-ils en montrant les dents quand elle approchait
? Son cœur de père pressentait un malheur que tout
son esprit refusait.
- Ma fille, ma fille
tant aimée, viendrez vous à la chasse, demain, avec
tous nos amis ?
- Oh ! mon père, je
suis si lasse ... si épuisée, ne m'en veuillez pas.
Un autre jour, peut être ...
Comment le marquis
de Losse aurait-il pu deviner que sa fille si belle
et tant aimée était un lébérou ? Elle semblait innocente
comme un agneau. Payait-elle pour un ancêtre qui aurait
menti à un mourant, trahi sa parole donnée à un mourant
? Qui aurait pu admettre qu'une fille si douce fût
écrasé par la malediction des lébérous ?
Son père ne pouvait
pas imaginer que le soir, après s'être retirée dans
sa chambre, sa fille emjambait l'appui de sa fenêtre,
se coulait hors du château de Chaban, puis courait jusqu'à
un étang aux eaux rouges. Là, elle abandonnait au miroir
de l'eau son aspect de fille. Ses pieds et ses mains,
durcis comme des cailloux, devenaient des sabots. Tout
son corps se couvrait de la toison blanche d'une chèvre,
et sur sa tête deux cornes effilées dessinaient la jeune
lune. Vite, ses sabots claquaient sur les pierres
des sentiers, elle se hâtait. Un lébérou est condamné
à parcourir sept paroisses dans la nuit. Elle courait
vers le Moustier, galopait à Thonac, grimpait à Fanlac,
trottait vers Auriac puis Bars. Elle haletait en entrant
à Rouffignac. Enfin Plazac. Alors, sans reprendre haleine,
il fallait se dépêcher de revenir à l'étang. Car malheur
au lébérou que le jour surprendrait sous sa peau de
chèvre ou de lièvre ! Il resterait lébérou pour l'éternité. Malheur
aussi à celui ou celle qui, de nuit, croiserait le chemin
d'un lébérou. Le lébérou lui sauterait sur les épaules
et, par ses pouvoirs magiques, il l'obligerait à parcourir
les sept paroisses ... Quand le jour déchirait le tissu
noir de la nui, la jeune fille entrait dans les eaux
rouges de l'étang. Elle laissait ses cornes, ses sabots,
sa fourrure blanche sous les roseaux et reprenait son
corps et son visage de fille. Alors elle traînait jusqu'au
château, se hissait dans la chambre et tombait sur son
lit, épuisée, au moment où tout le monde s'éveillait.
Quand elle entendait
sonner les cloches de Plazac, elle savait qu'elle avait
encore gagné une journée... Un jour entier jusqu'à la
tombée de la nuit où tout recommençait.
- Ma belle enfant,
j'ai fait seller votre jument, lui dit son père un matin
d'octobre : nous chassons le renard à courre ... Allons,
tous les jeunes seigneurs du voisinage souhaitent vous
voir ...
Il insista tant qu'elle
n'osa refuser. Elle revêtit son amazone et suivit les
chasseurs. Elle se sentait plus proche du renard que
des hommes. Car la nuit elle fuyait son destin comme
la bête qui tentait d'échapper aux humains.
Au-dessus de Plazac,
elle abandonna le train de chasse et sortit de la forêt. Le
village au loin, semblait promettre du bonheur. Elle
s'assit au soleil, soupira et doucement s'endormit. Elle
fut éveillée par le sentiment d'une présence. Elle vit
un homme d'une vingtaine d'année qui la considérait,
éperdu d'admiration : - N'ayez pas peur ! dit-il. Elle
n'avait pas peur, elle n'avait jamais vu autant de lumière
dans des yeux humains. Elle était si pâle que l'homme
la crut malade. Il alla chercher de l'eau à la source,
la lui porta et répéta : - N'ayez pas peur, je suis
métayer de votre père ... Je vous ai vue de loin ...
Buvez. Reposez-vous !
Elle but l'eau qu'il donna,
elle soupira, sourit. Elle écoutait la musique de sa
voix sans comprendre les paroles comme si elle fût entrée
par mégarde dans un pays enchanté dont elle ignorait
le langage. Il lui semblait qu'ils étaient tous les
deux seuls au milieu d'une bulle irisée. La puissance
qui les unissait créait leur propre monde. Ils vivaient
le premier matin de ce nouveau monde où les mots n'étaient
pas encore inventés. Les battements de son cœur rythmaient
l'inaudible musique du bonheur. Mais les heures tournaient
sur les charnières du temps. Le soleil se coucha dans
sa mort écarlate. Alors elle se leva : - Je dois
partir. Il le faut ... Mais je reviendrai ... Je le
promets, je reviendrai.
Elle sauta à cheval,
galopa jusqu'au château de Chaban. Elle pretexta sa
fatigue pour aller se coucher et, à l'heure habituelle,
elle sortit comme une ombre, marcha jusqu'à l'étang. La
lune se levait, écoulant sa clarté sur les eaux sombres.
La jeune fille se pencha, regarda son visage humain
comme si elle le voyait pour la première fois. Elle
toucha ses joues, son front et, d'un geste doux, elle
confia son image au miroir de l'eau. Puis elle entra
dans sa peau de chèvre blanche. Ses petits sabots
durs claquèrent sur les pierres. Elle devait accomplir
l'habituel parcours : le Moustier, puis Thonac et Fanlac,
Auriac ... Elle avança de son pas vif sur le sentier.
Elle s'arrêta. Une force invisible l'immobilisait. Elle
fit encore trois pas, mais la force qui était entrée
dans son corps la retint. Sa tête aux fines cornes
se tourna vers la colline au-dessus de Plazac où elle
avait rencontré le jeune homme. Elle lutta, elle fit
encore quelques pas, mais le chemin se fondit dans la
brume, disparut sous ses sabots. En elle-même un feu
brillant indiquait un autre chemin. Elle céda d'un coup.
Abandonnant l'habituel chemin obligé, elle allait librement
vers ce garçon qui lui avait donné de l'eau. Elle
ne fuyait plus, elle ne courait plus, elle poussait
la nuit de son petit front têtu. Elle sortit de la
forêt et découvrit le ciel que, dans la fuite sous bois,
elle ne voyait pas. Ele reconnut la source, l'endroit
où elle s'était assise. Elle eut envie de danser
sur le pré car la force en elle parlait de choses inconnues
comme la joie. Il y avait une lumière dans la maison
de l'homme. Elle s'approcha. Le chien à l'attache gronda
puis se mit à hurler, la gorge emplie de terreur. Elle
sauta le mur et se coula dans l'ombre. Qu'est-ce
qu'elle attendait ? Elle ne le savait pas. Peut-être
reverrait-elle l'homme et son cœur, encore, battrait
au rythme du bonheur. Peut-être entendrait-elle sa
voix et cette étrange musique qui donnait envie de danser
? Le chien hurlait, hurlait et elle, elle regardait
la lumière de la fenêtre et elle attendait. L'homme,
alerté par les aboiement fous de son chien, ouvrit la
porte et cria : - Qui est là ? Elle resta tapie
dans l'ombre, mais elle sentit son cœur battre comme
les tambours qui annoncent un spectacle ou une exécution.
L'homme
rentra et, par prudence, décrocha son fusil et l'arma. -
Qui est là ? répéta-t-il. Alors elle sortit de l'ombre
dans la clarté de la lune. L'homme vit une bête à
la fourrure blanche qui s'avançait vers lui. Par un
reflexe de chasseur il épaula, visa mais il cria encore
: - Arrière ! Qu'est ce que c'est ? La bête blanche
avança encore. Il songea qu'une bête ordinaire fuit
l'homme, celle-ci marchait vers lui. Il n'était pas
peureux, pourtant ses mains tremblaient un peu. Et si
c'était une apparition ? Eh bien, le mieux était de
tirer pour savoir. Il cria : - Arrière ! La bête
fut à quelques pas, il fit feu. Elle s'écroula. Alors
il rentra pour prendre sa lanterne et revint éclairer
cet étrange gibier. Il vit, à ses pieds, la jeune
fille de Chaban qui agonisait. Il tomba à genoux, la
prit dans ses bras. Elle portait une robe blanche, ses
cheveux sous la lune semblaient argentés. Elle le regarda
et, sur son visage où les yeux se fermaient, il vit
un sourire de paix et de soulagement, comme celui d'un
prisonnier que l'on vient de libérer.
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